Bilan
Si le monde était un grand laboratoire expérimental, la salle « Mayotte » serait celle où l’on a mis une société en défi de passer des années 1000 aux années 2000 en 20 ans. L’enthousiasme pour la modernité et la technologie est irrésistible pour les jeunes. Pour moi qui viens de l’expérience « France », je me suis plutôt intéressé aux traces du passé, en jouant de mes gadgets, (appareil photo numérique -caméra, clefs qui ferment la voiture a distance, musique occidentale). J’ai eu plaisir à faire découvrir des choses autant qu’à en découvrir moi-même. Alors que je les intéressais avec mes technologies superficielles, je m’intéressais à la psychologie de ces nouveaux hommes modernes, ex-habitants de la brousse, vivant sur une île qu’ils ont cru grande autrefois (savaient ils que c’était une île?) et qui finalement aujourd’hui peut être parcourue en 4 heures de voiture. Après l’enthousiasme du premier mois a succédé une phase d’observation et d’étude, j’ai tissé des liens que je dois briser maintenant. Les parents commencent déjà à m’interdire de venir chez eux de peur que leurs enfants soient tristes de ne plus me voir.
Dans notre hémisphère chaud nous avons vécu la journée la plus longue le 21 décembre 2006 alors que les habitants de l’hémisphère nord vivaient leur nuit la plus longue de l’année ce même soir. C’est dire notre différence… Depuis que je suis ici, je n’ai pas encore mis de blouson ou de pull. Quand la clim était trop fraîche, j’avais juste à la baisser. Pourtant on reçoit la météo française et on sait que toutes vos températures tournent autour de zéro chez vous. J’en suis désolé, croyez le bien :-P Professionnellement, j’ai apporté ma pierre à un chantier de près de 15 millions d’euros au total : J’ai participé aux calculs gravitaires, sismiques et cycloniques de la structure de hôpital de Mamoudzou, chef lieu de Mayotte. J’ai eu une expérience unique avec un poste que je n’aurai jamais eu à Paris avant la quarantaine. Tout ce que j’ai appris ici ne me servira pas toujours car heureusement, il n’y a pas des séismes partout, ni de cyclones, mais ce n’est pas négligeable. Personnellement, mon champ de vision s’est sacrément élargi avec mon champ de réflexion. Chaque fois qu’on vit dans un pays étranger (ça m’avait fait la même chose à Seattle), des questions fondamentales remettent en question, et même en cause notre façon de vivre et de voir les choses. Après ce genre d’expérience, il y a des caractères que l’on garde, et certains que l’on change, pour être meilleur. Vous allez me voir transformé donc, mais vous m’apprécierez sans doute encore mieux.
Seul point noir: lorsque les premières télévisions sont apparues à Mayotte, les premiers films, les premières informations que les mahorais émerveillés ont pu voir étaient des émissions de propagande antisémite. Il est resté ancré ici que les juifs sont des criminels, malgré l'enseignement contraire de notre école républicaine. Cet événement scandaleux a été bref, mais assez fort pour pénétrer durablement une population naïve et encore débutante dans le monde moderne. A plusieurs reprises, on m'a étalé cette naïveté. Ainsi, une fois, une fille qui voulait me dire du mal de sa soeur a cru m'impressioner et me terrifier en affirmant qu'elle s'était mariée avec un juif. une autre m'a juré qu'elle ne sortirai jamais avec un juif, une autre, plus proche, s'est étonnée que j'aie un bon coeur, bien que juif. A ma petite échelle j'ai brisé quelques clichés, mais je me demande encore pourquoi c'est la première chose qu'on a voulu leur apprendre? Autre question, était-ce des emissions françaises ou arabes? Les mahorais ne voyaient pas de différence entre les blancs à l'époque et sont incapables de me dire.
Meilleur point positif: La politesse et la gentillesse des mahorais tranche vif avec la froideur parisienne. Le "bonjour, ça va" est monnaie courante ici même entre inconnus, et on s'échange facilement son numéro de portable. Il est des quartier d'une extrême pauvreté comme on n'en verra jamais en France et pourtant dans lesquels on peut se promener même le soir sans un brin d'inquiétude. J'y passe personnellement tous les jours pour aller au travail en voiture. Une fois, un enfant a osé me dire "tu peux me donner un peu d'argent?" je lui ai répondu "bien sûr" et je lui ai donné 35 centimes. Il est reparti hyper fier montrer ses pièces à ses copains, très tristes, alors qu'un mendiant parisien m'aurait fait la gueule en disant "c'est tout?" même si je lui avais donné plus. Il fallait voir son sourire glorieux pour comprendre que vraiment, la pauvreté n'est pas une excuse à la violence. Comme dirait mon père, c'est en rentrant à Paris que je vais retrouver les "sauvages"!












